Dénigrement, amer constat ou pure vérité, qu'en est-il du «suicide français» ?

orwellLa dernière « livraison » d’Eric Zemmour semble décidément séduire de plus en plus de lecteurs, y compris parmi ses nombreux détracteurs, bien obligés de reconnaître la vérité de son propos. Ceci étant, le « suicide » dont il est question est-il proprement français ?

M. Zemmour n’invente rien : il décortique et analyse des faits. Des faits sociaux. Ils s’appliquent aussi probablement ailleurs, dans cette Europe qu’il ne craint pas de critiquer et à laquelle je demeure, moi, très attachée, même si elle est très imparfaite et surtout mal conçue.

J’ai pourtant quelque peine à souscrire à cet abord uniquement français, ayant toujours considéré l’Occident comme un tout dont la France n’est après tout qu’un élément. Un de ses plus glorieux et des plus remarquables, sans doute. Mais pas le seul. L’Amérique du Nord nous a imposé depuis longtemps des idées, des produits, des manières que nous finissons (presque) toujours par adopter (modes de vie, de consommation, code moral, judiciarisation de la société etc.. ) et l’Europe du Nord continue à nous fasciner avec ses (inimitables) modèles sociaux.

Cet Occident, dont la France fut jadis, avec l’Espagne et l’Angleterre la quintessence, représente aujourd’hui encore pour tant de migrants de tous bords le territoire des Libertés, du Progrès et de la Prospérité. Mais pour combien de temps ?

Ce n’est donc pas seulement la France ou même l’Europe, mais bien l’Occident tout entier, qui est affecté par non seulement par ces «invasions» de toutes sortes évoquées dans un précédent billet. mais surtout par la diversité des cultures qui lui sont imposées. Cet Occident en déclin depuis près d’un siècle déjà et dont un conseiller du Président annonçait déjà la fin bien avant la « naissance du monde » proposée dernièrement par un «objecteur de croissance»

J’invite mes quelques lecteurs à découvrir ce qu’il est advenu de la Suède, par exemple, depuis quarante ans : Henning Mankell, entre autres,  décrit avec alacrité l’évolution d’une société qualifiée autrefois de «presque parfaite» par tous ceux qui voulaient l’imiter. Les enquêtes de son «Homme inquiet», Kurt Wallander résument assez bien la situation d’un pays confronté à l’évolution rapide et souvent brutale de son environnement social depuis quatre décennies.

C’est aussi le cas de la France, aujourd’hui si mal préparée à la chute où l’entraîne inexorablement celui qui prétend aujourd’hui la «diriger» et qu’une écrasante majorité de Français souhaiterait voir démissionner.

Revoir "La vie des autres" et feu Ulrich Mühe

Ministère de la sûreté de l'Etat est-allemand
Emblème du Ministère de la sûreté de l’Etat Est-allemand (avant 1989)

Il y a des pendules qu’il convient de remettre régulièrement à l’heure, surtout quand se propagent  ces haines recuites vis-à-vis   des régimes libéraux, de leurs politiques d’ouverture, de ce que certains nostalgiques d’enfers qu’ils n’ont pas connu qualifient arbitrairement et sans même y réfléchir d’ultra-libéralisme, de mondialisation sauvage ou, assez anciennement d’ailleurs, d’horreur économique. Ce film plus que d’autres y contribue.

Il devrait  laisser songeurs ceux qui, dans notre beau pays rêvent encore d’un « grand soir » qui ne serait pour eux qu’une orgie de terreur pour tous leurs opposants. Ce qu’ont vécu les Allemands de l’Est, de 1945 à 1989 est probablement pire encore que ce que connurent les Soviétiques  à la même période et surtout vers la fin. On ne plaisantait pas sous Honecker, alors que « Gorby » annonçait déjà le changement. Les Tchèques et les Hongrois n’eurent vraiment rien à leur envier comme nous le rappelait dernièrement Michel Guenassia dans cette « Vie rêvée d’Ernesto G. » en Tchékoslovaquie (mais bien d’autres avant lui)

Sans doute les moins de trente ans n’ont-ils même pas connu le Mur et ce qu’il cachait de souffrances, pour ceux qui avaient le malheur de regarder à l’Ouest, de rêver simplement d’une vie qui ne serait sans cesse épiée et dénoncée par leurs voisins. De ce point de vue, le rôle d‘Ulrich Mühe est vraiment grandiose ici : sa transformation subtile, au fur et à mesure que cet irréprochable fonctionnaire de la Sûreté gagne en ‘humanité en découvrant,  à la faveur de ses écoutes tous les possibles qui peuvent jaillir de l’amour, de la réflexion et de la liberté.  Fasciné par la belle Christina, on le devine horrifié par la convoitise de son ministre avant de le voir peu à peu perdre toute certitude et progressivement se tasser, rétrécir jusqu’à devenir ce personnage quasi transparent qui, pour avoir trahi, n’est plus rien après avoir tant été. Pire, qui n’a plus envie, des années de liberté plus tard, de redevenir qui que ce soit,  définitivement broyé par le système qu’il avait si bien servi.

 

Ce monde métissé que nos identités redoutent et que notre modernité impose : « Le commencement d’un monde », de Jean-Claude Guillebaud

Jean-Claude Guillebaud nous livre dans son dernier ouvrage sa remarquable réflexion, nourrie par l’analyse incisive de nombreuses publications et travaux d’études et de recherches(1),  sur l’état du monde à venir (mais déjà actuel) où « le centre n’est nulle part et la périphérie partout« , en s’opposant d’emblée à la thèse développée en 1993 par Samuel Huntington (Le choc des civilisations) qui opposait l’Occident au reste du monde, thèse dont l’impact avait été largement accentué par les évènements du 11 septembre 2001 et a été depuis lors, et  fort heureusement, très largement contestée.

Il s’agit ici d’un travail immense,  mené au travers d’autres ouvrages depuis 1995, structuré et nourri,  dont mon modeste propos ne vise qu’à le faire découvrir. Il nous éclaire par la vision détaillée qu’il nous présente, en reprenant point par point et région par région ce qui distingue notre monde et notre humanité.

Le Déclin de l’Occident nous était annoncé depuis longtemps déjà, dans la perspective d’Oswald Spengler, comme la fin d’un cycle de civilisation accompli. Notre Séquence occidentale, comme la nomme J.C. Guillebaud, aura brillé quatre siècles,  mais nos Lumières ont failli en prétendant éclairer le monde de leur seule vérité, dans le déni d’une altérité que chacun aujourd’hui revendique. « Avoir négligé la question de l’identité, de la concrétude humaine, des passions élémentaires, de l’enracinement des êtres et des communautés : là réside l’erreur principale du XVIIIème siècle. La part obscure du principe d’humanité n’était pas – ou peu- prise en compte par les penseurs de l’universel et des théoriciens des droits de l’homme. Ils firent preuve, sur ce point précis, d’une troublante myopie » (pp.281-282).

On ne sort évidemment pas indemne de cette lecture, qui élargit passablement notre connaissance du monde – quand il ne s’agit pas tout simplement de sa découverte, ce qui est souvent le cas pour un certain nombre de pays que nous voyons trop souvent encore à la lumière de tous les clichés dont ils sont encore « parés ». Quant à ceux qui « émergent », comme se plaît à le dire la voix médiatique (et pas seulement), ils deviennent jour après jour davantage les locomotives qui tirent nos wagons essoufflés.

Sachant que les populations occidentales ne représenteront, dans moins de vingt ans, que 6 % de la population mondiale, toute arrogance paraît d’ores et déjà dérisoire. Notre séquence s’achève, celle de l’Orient (avec le Sud) a déjà commencé.

Les plus âgés se sentent déjà un peu perdus dans ce qui est aujourd’hui déjà le monde de demain : la préservation des identités quelles que soient l’interpénétration de toutes nos cultures et les migrations des courants religieux, sera (est déjà) sans aucun doute l’enjeu d’une paix que chacun souhaite, dont les pays les mieux lotis jouissent encore et auxquels tant d’autres aspirent. Ce  sera probablement suivant des schémas qui ne sont pas forcément les nôtres, notre modèle n’en étant plus qu’un parmi d’autres qui se construisent, sans pour autant lui être étranger et auxquels, déjà, nous sommes conviés à nous adapter.

(1) quelques sites informatifs sur la fonction de quelques studies