Entre deux solstices, une rédemption suédoise de Henning Mankell

Ile sur la Mer Baltique

« Les chaussures italiennes » : voilà un livre qui peut réconforter, à plus d’un titre,  ceux que leur âge ou leurs regrets inquiètent ou préoccupent,  mais pas seulement. Les lecteurs de Philip Roth me comprendront. Les fidèles de Kurt Wallender seront peut-être surpris, à moins de bien connaître Henning Mankell qui a tant de ressources.

Le retrait du monde, quand il n’est que fuite en avant n’engendre trop souvent qu’isolement,  solitude, puis désarroi. Entre l’écrivain de New York (Nathan Zuckermann) quittant le monde au fond du Massachusetts et le chirurgien de Stockholm (Frederik Wellin) sur un îlot de l’archipel,  il y a au départ une même démarche : fuir, lâchement fuir. Le monde, certes, mais pour le second,  d’abord soi-même.

Pendant quinze ans pour le premier, douze pour le second, passés dans la solitude et l’isolement, ce qui les amène à peu près au même âge, autour de 70 ans.

On sort quelque peu affligé du roman de Roth qui ne nous épargne jamais rien, non sans humour d’ailleurs, de ces redoutables décrépitudes dont nous sommes l’un ou l’autre un jour menacés. Ni de nos désillusions. Et encore moins de cette extinction générale des feux que la Foi, seule, peut limiter.

Que l’on vive à New York, à Stockholm où à Paris, la même absurde vanité domine tous les champs de la vie, rythmés par les courants de bruits, de modes, de pressions, et surtout d’apparences. La pire d’entre elles étant la « quête » d’authenticité, de « transparence » et de sincérité. Rien n’est pourtant plus authentique que la cité elle-même, élevée hors de terre par les hommes sincèrement convaincus qu’ensemble, rassemblés, ils peuvent défier leur solitude. Mais le fantôme de Zuckermann ne planera pas longtemps sur New-York, où plus rien ni personne ne l’attend. L’obsession de son âge, de son état, de son incontinence surtout le ramèneront au « désert ».

Ce qui rend attirant le roman de Mankell, c’est l’espoir qu’il suscite par ce cheminement d’un homme quasiment ordinaire en somme que l’on découvre,  au fil des pages,  brisé par son orgueil plus encore que par sa propre faute. Un homme que le passé, abruptement surgi en la personne d’Harriet, premier amour lâchement abandonné des décennies plus tôt, ramènera finalement, entre deux solstices, au présent d’autres vies que la sienne, à sa propre rédemption et à une vie nouvelle.

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A relire d’urgence pour éclairer la crise d’aujourd’hui : »Un testament à l’anglaise » de Jonathan Coe

No comment
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Jonathan Coe est décidément un grand écrivain, (pourvu de l’excellent traducteur Jean Pavans) mais ce n’est pas son très émouvant dernier roman que j’évoquerai ici. Comme tout écrivain (véritable), J. Coe est un visionnaire. Et tout était dit, déjà, dans ce qu’il écrivait à trente ans, il y en  quinze déjà, sur ce qui ne pouvait qu’engendrer la « vraie crise » que nous vivons aujourd’hui : la parfaite déliquescence d’une société exclusivement guidée par le souci de sa propre satisfaction, et une économie dominée par une offre qui désormais précède la demande.

Ce livre est simplement jubilatoire. La traversée du demi-siècle d’histoire anglaise où nous emmènent les tribulations de Michael Owen, écrivain solitaire et désinspiré,  est un parcours terriblement excitant, tragique et drôle qui replace dans leur contexte tous les ingrédients sociétaux de l’Occident d’aujourd’hui. Certes, nous sommes ici en Angleterre, mais au fond, nous sommes partout.

L’Establishment , dont il est ici largement question,  aura eu beau jeu de faire prospérer, à l’instar de ce qui s’est passé  ailleurs, une consommation de masse érigée en système. L’austérité n’enchante pas les peuples qui demandent toujours plus de pain et de jeux. Le portrait caustique de quelques puissants nous invite dans les coulisses  du Pouvoir où le mépris obcène du peuple n’a d’égal que l’inépuisable source de profit qu’il représente pour eux. Cette comédie humaine qui couvre trois générations ne peut manquer d’interpeller ceux qui, en somme,  ont connu la  relative douceur de vivre dans un monde encore limité à la satisfaction de ses besoins, mais dont ils ont pourtant contribué le plus, pendant quarante ans,  à  étendre les contours  jusqu’à les  défigurer.

Que le lecteur pour autant se rassure, tous les comptes seront finalement réglés sous le crayon de l’auteur qui, véritablement, rayonne en nous offrant en prime quelques  pages d’anthologie sur les arcanes du pouvoir, le marketing info-medias, la création littéraire et artistique et la dérive alimentaire,  jusqu’à l’apothéose d’un final inénarrablement  anglais.

Quand au thatchérisme qui est la toile de fond de cet incroyable roman, il n’aura été sans doute que la conséquence logique du déclin de l’Empire britannique et de la situation de  l’Angleterre des années 70,  désindustrialisée et de surcroît  figée dans l’inertie  d’une administration aussi gloutonne que tentaculaire et improductive. Nul ne peut nier les dégâts causés par la radicalité du changements, mais nul ne constestait pourtant, avant la crise actuelle,  qu’ils aient été finalement salutaires au redressement et à la vitalité de ce très grand pays. Comment justifier  autrement le tropisme majeur qu’exerce encore la verte Angleterre sur tant de candidats à l’exil ?

Certains Matins sur France-Culture … on part écouter RTL

On l’aura compris, il y a longtemps que j’écoute France-Culture. Pour une bonne et simple raison :  pas de publicité commerciale et nombreux centres d’intérêt.

L’éloge du savoir, par exemple, qui permet aux plus isolés de suivre, comme s’ils y étaient, des cours du Collège de France ou de telle Université  où un Maître de son domaine aura professé.

Les enjeux internationaux, dont  Thierry Garcin, autre maître du genre, rend pour nous presque lumineux les méandres obscurs.

730px-microphone_studio (wikicommons)Et toujours, ces Matins, autrefois animés par Jean Lebrun qui avait tant d’égards pour nos campagnes et ceux qui vivent bien loin de tous ces petits feux parisiens.

Las, que ces Matins m’agacent, qui ont pris avec ses successeurs d’autres couleurs, trop vives et parfois si acides.

Ces chroniqueurs, dont on se demande parfois s’ils sont là par pure estime (les petits copains) ou parce qu’ils ont vraiment quelque chose à dire qui ne concerne pas qu’eux-mêmes.  Du fiel, le plus souvent répandu sur d’autres. Certains, la plupart même, rêvent encore au « Grand Soir », comme cette Clémentine Autain qui vient tous les jeudis déverser sa bile amère sur ce qu’ont pu faire, pendant la semaine, les gouvernants. Quoi qu’ils aient pu faire d’ailleurs, qui ne soit pas conforme au rêve stalinien.

Ce qu’il y a de bien, dans ces Matins, c’est la tranche d’âge : aucune n’est laissée en chemin. Il y a les vieux camarades comme Catherine Clément,  les libres-penseurs très matures, tel A-G. Slama qui est décidément partout, ou Marc Kravetz, ce fin portraitiste dont la diction, un comble pour la radio,  devient chaque jour plus inaudible. J’allais oublier la jeunesse de Mademoiselle de Kervasdoué qui fait rarement dans la dentelle dans sa revue de presse internationale.

Ces Matins donc, autour de notre beau Normalien, allez, vous savez bien, cet Ali Badou si prisé, ces matins, donc, ressemblent de plus en plus au premier salon où l’on cause, et où l’auditeur que je suis se demande ce qu’il est venu faire ici où rien ne réjouit vraiment que la critique et la révolte mais où manque cependant l’ingrédient suprême à qui tient salon : le sens du Ridicule qu’il faut conserver pour soi-même.

Ali Badou recevait ce matin l’auteur d’un livre que Nancy Huston elle-même porte semble-t-il aux nues   : il  relate ses années de prison après un casse manqué. Voilà donc comment aujourd’hui remporter un succès, une présence sur les plateaux et sur les ondes, à commencer (peut-être) par celles de France Culture, et ses salons très parisiens où l’on s’émeut de tant d’innocence : vols, exactions meurtres qu’importe, s’il font au moins un bon livre. Affligeant.

J’ai fini par tourner le bouton pour retrouver, sur RTL, un Jean-Michel Apathie toujours  incisif mais surtout moins enclin à s’esbaudir devant les turpitudes et à passer,  comme tant d’autres,  de la rhubarbe au séné.

Iran: 30 ans de voile islamique pour…. des pintades ?

C’était il y a quelques mois ; je cherchais des informations sur le mode de vie actuel des femmes iraniennes, évoqué par J.C. Guillebaud dans son dernier ouvrage (voir mon billet ), mes connaissances en la matière étant réduites à ma fréquentation très lointaine des Langues O.  Google m’a donc envoyée sans détours sur le site des Pintades en Iran, puis sur celui de son auteur, Delphine Minoui.

Harem, XVIIIème siècle
Harem, XVIIIème siècle

Ce livre avait semblait-il, à sa sortie,  pas mal agité le bocal. Interpellée d’emblée par ce titre grotesque, mais découvrant du même coup que l’auteur en était une charmante jeune femme,  titulaire  depuis deux ou trois ans du prix Albert Londres, qu’elle était depuis depuis dix ans correspondante du Figaro à Téhéran, je lui adresse ma question : Pourquoi des pintades ? Contre toute attente, je reçois sa réponse, circonstanciée, chaleureuse, mais pour moi peu convaincante. Des dindes aux pintades, il y a plutôt réduction. Un bref échange s’ensuit et son offre de me faire parvenir son livre que je reçois effectivement dans les 48 heures de son éditeur.

L’aurais-je acheté, ce livre ? Probablement pas. Avec une autre titre et une autre couverture, sans doute. Je ne suis guère cliente des guides pratiques et des « noms d’oiseaux ».Mais enfin, puisque je l’ai eu entre les mains…

Difficile, pour une femme de ma génération (mais pour celles qui suivent aussi sans doute) d’imaginer vivre dans de telles conditions, la première étant la non-mixité qu’imposent à sa jeunesse un Etat religieux, la seconde de devoir y vivre cachée; mais si l’on y songe, ces conditions ne sont  cependant que le fruit d’une longue tradition, un temps (trop court) interrompu, celle du harem. A l’aune de notre culture occidentale, cela semble insensé. Tant de chemin parcouru, chez nous depuis les gynécées si chers aux Athéniens, même si, par ailleurs, nos octogénaires d’aujourd’hui se promenaient encore dans leur jeune temps, dûment gantées, coiffées et chapeautées….

Ceci étant, quand féminité rime à ce point avec frivolité, on en vient à se demander si…..la basse-cour n’est pas tout indiquée, car de  frivolité, il est beaucoup question dans cet opuscule : celle d’un monde féminin qui m’est pour ma part presque étranger, mais moins encore, sans aucun doute, que celui, si matérialiste qui nous est présenté ici : voilà bien le comble d’un Etat prétendûment religieux, où l’Esprit semble si largement dominé par la Matière.

On fête donc aujourd’hui les trente ans de cette révolution islamique préparée sans secret à Paris,  où Le Monde d’alors tirait chaque jour ou presque à boulets rouges sur un Shah de Perse trop inspiré sans doute par des valeurs jugées par trop occidentales et matérielles,  imposées de surcroît à ses opposants par une violente répression.

Les révolutions ont cet inconvénient de faire croire à l’arrivée d’un monde meilleur. Ce n’est qu’après coup (après les coups ?) que les yeux se désillent et regardent avec nostalgie le monde…. d’avant.

Pierre Péan, parangon de l’enquêteur « à charge »

On nous indique, chez Wikipédia, que sa « page » provoque  une controverse de neutralité. Sans doute est-ce bien le moins. Mais ce que j’y ai trouvé de plus intéressant est un article de Christine Mital, décédée brutalement voici deux ans,  publié en 2001 dans son Journal : un portrait de journaliste ….. qui est, justement, celui de ce même Pierre Péan.

No comment
No comment

Chercher la Vérité est une tâche plus qu’honorable quand elle doit servir à faire le Bien. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Je n’ai jamais vu, ou rarement, d’investigations tournées vers une quelconque quête du Bien, sauf dans les cas appropriés d’ agiographies,  contre-expertises,  ou réhabilitations.

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose, écrivait Beaumarchais. Car dès lors, la chose est pour ainsi dire adjugée.

Voilà une vision du monde (du Monde ?) qui me semble bien désolante. Car en définitive, on n’en voit guère, pour seul résultat, qu’une défiance accrue pour tout ce qui, de près ou de loin, touche aux pouvoirs, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Une vision qui déchaîne des passions, des plaintes, des procès, des drames mais qui n’aboutit que rarement au résultat escompté  par son auteur.

Mais sait-on jamais ce qu’il en attend ? Et si c’était au fond tout autre chose que cette quête de Vérité et de Justice, comme le moyen le plus tangible de faire parler de Soi ? Et, le tout ramené au nombre de tirages escompté, d’en tirer quelque substantiel profit ?

Dans l’article évoqué plus haut (Nouvel Obs,  mars 2001) sur les sept familles de la République des Lettres, le dernier me séduit particulièrement : il évoque l’écrivain libre et (alors) méconnu (Stéphane Zagdanski) qui ne vit que pour l’impérieuse nécessité d’écrire, dans le dédain de toute contrainte matérielle qui conduirait à l’en priver. Et l’auteur de l’article de citer Jules Vallès évoquant tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim.

Que m’importe qu’un Péan ou un autre extirpe de dossiers, d’archives ou de poubelles ce qui peut ressembler à une vérité. L’enquête est ici obstruée par l’obsession de son auteur d’instruire uniquement à charge. Ce n’est pas une voie loyale mais la forme, assez dévoyée, de l’image de justicier qu’il se fait de soi.

Autant dire que je n’ai aucune envie de savoir ce que pourrait être « Le monde selon K. »

« Qu’a-t-il fait », Jean Le Fèvre d’Ormesson, gentilhomme, philosophe, écrivain, esthète et catholique ?

Cette question, qu’il se pose tout au long de son dernier livre,  appelle pour moi une réponse franche et immédiate : il a écrit. Pour le plus grand plaisir de ses nombreux lecteurs. Sans doute s’est-il beaucoup raconté, mais se racontant, c’est toute l’Histoire qu’il leur conte. L’histoire générale, l’histoire des sciences, des lettres et des arts, l’histoire du monde et celle des hommes. Il leur fait rencontrer un « milieu » qui n’est pas forcément le leur, qui les fait quelque fois rêver, que certains jalousent, que d’autres carrément récusent. Mais la Révolution est déjà passée, ne leur en déplaise. Les gentilhommes d’aujourd’hui travaillent et,  s’il leur arrive de réussir, c’est aussi, quelquefois, parce qu’ils ont du talent.

M. d’Ormesson aura eu, comme il l’a encore, le talent d’aimer la vie, d’aimer dormir, d’aimer rêver, d’aimer aimer. Certes, il a eu l’opportunité de le faire ; mais il a eu, comme il l’a encore, le talent de faire partager le fruit de sa curiosité insatiable : une culture d’honnête homme qui imprègne chacun de ses livres sans jamais la moindre afféterie, car il a la simplicité des grands.

Ce qu’il a fait : témoigner d’un temps qui n’est déjà plus le nôtre, mais auquel il s’est adapté. Eveiller des curiosités, attiser des élans, ouvrir des regards et, peut-être, des consciences. Il a tant aimé Chateaubriand qu’il a su, aussi, le faire aimer à d’autres. J’en suis. Qui sait si, sans ses évocations passionnées, j’aurais jamais eu cette ardeur à me plonger, m’y délectant, dans les Mémoires d’Outre-tombe ?

Château de Saint-Fargeau
Château de Saint-Fargeau

Je passe chaque été  par Saint-Fargeau pour me rendre en Bourgogne, et chaque fois ressens cette même émotion : c’était là le Plaisir de Dieu, autant dire un temps qui n’est plus. Dieu, dont Jean d’O ne craint pas de parler, car il est catholique, tout imprégné de ces valeurs chrétiennes qu’il a si bien rappelées l’hiver dernier aux Chrétiens de France pour sauver ceux  qui souffrent en Irak.

Je déplore pourtant qu’il consente encore,  par obligation sans doute, à se « produire » sur certains plateaux-télés où la laideur de l’environnement le dispute le plus souvent à la vulgarité tonitruante de l’animateur : que va-t-il faire dans ces galères ?

L’éblouissante éclipse (philosophique) de Philippe de la Génardière

Voilà assurément un livre qui ne drainera pas, à l’instar du nouveau Président d’Amérique, l’hystérie des foules. Ce n’est d’ailleurs pas à elles qu’il s’adresse, mais plutôt à tous ceux que préoccupent encore l’Idée, la Pensée et la Beauté qui ont progressivement déserté notre monde, au profit de valeurs autrement marchandes, dont la jeunesse n’est pas la moindre. A ceux, aussi, qui sont atteints par l’inexorable course du temps, et l’instant, fatidique, de la cinquantaine franchie et des rêves déçus.

« L’esprit et le corps luttent quarante ans : c’est là le fameux âge critique dont parle leur pauvre science, la femme stérile » écrivait au siècle dernier  Oscar Vladislas de Lubicz Milosz qui m’a profondément marquée quand j’en avais vingt (ans) et que je cite ici de mémoire. Cela m’est donc une grande découverte que cet auteur flamboyant, de mon âge, et que jusqu’alors j’ignorais. A preuve, encore,  que les découvertes se font à tout âge, et jusqu’au terme pour qui garde les yeux (et les bras) grands ouverts.

Serres du Jardin des Plantes à Paris
Serres du Jardin des Plantes à Paris

Avec ce roman au style quelque peu proustien, Philippe de la Génardière nous conduit et nous entraîne,  avec une lenteur calculée, au plus profond d’une réflexion sur une culture réduite aujourd’hui à une seule valeur marchande proposée par les animateurs medias, mais il nous plonge aussi, et avec un humour détonant, au coeur de la réalité physique de l’échec, de la chute et de l’incroyable rebond de la vitalité première, tropicale, primitive dont peut encore faire preuve un homme, aujourd’hui.

Ce cheminement est une régal pour l’esprit, une gourmandise littéraire à savourer avec lenteur, jouissance et délectation.