La vie des autres : un tour du malheur rédempteur

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Vanité (Franz Hals)

Je ne connaissais rien, nul n’est parfait, d’Emmanuel Carrère* dont j’avais pourtant abondamment fréquenté les écrits de la mère, Hélène (Carrère)- d’Encausse. J’ignorais encore (merci Google) qu’il avait scénarisé cet étonnant roman de Béatrix Beck, Léon Morin prêtre  il y a tout juste dix ans et que j’évoquais ici il y a quelques jours encore.  J’ai bien failli laisser en route ce livre qu’on m’a prêté : le malheur, auquel je n’ai pas échappé moi-même m’entoure déjà suffisamment,   et j’ai toujours évité,  en littérature,  le réel qui submerge déjà  nos magazines, nos ondes et nos écrans jusqu’à la nausée.

Il y a pourtant,  dans ce petit livre, autre chose qu’un poignant récit qui vaut pour certains de le lire, et d’en sortit, peut-être,  éclairés.  Le chapitre consacré à la Justice,  de la formation  à la fonction des juges et à leurs comportements contrastés est de ce point de vue  particulièrement édifiant et cru, comme la mise en lumière des dégâts causés par les crédits renouvelables,  producteurs d’une évitable misère souvent soulignée ici.

A l’instar d’un Thierry Bizot qui redécouvrait, par-delà  l’Eglise, l’amour divin, ou de ces hommes de lettres, de spectacle ou de medias  dont les vies semblent si éloignées de celle des gens ordinaires, qu’ils relatent ou exhibent pourtant abondamment, notre auteur  est confronté, dans son entourage, à ces malheurs inéluctables que provoquent les cataclysmes,  le cancer, la dégradation,  la mort et, par relation interposée, la misère quasiment programmée. Mais au-delà de cette confrontation, c’est à la demande d’en faire le récit, par les protagonistes eux-mêmes, qu’il doit faire face.

De l’ analyse dans laquelle il doit se plonger pour relater ces histoires tragiquement vraies jaillit,  pour l’homme qui les raconte, la mesure  de ses propres limites,  une nouvelle perception du sentiment, et en quelque sorte, sa propre rédemption.

Rien n’est à négliger de ce qui peut rendre meilleur. Porter le nom d’Emmanuel aurait pu l’y mener plus tôt.

* d’autres vies que la mienne, P.O.L., Paris, 2009 ; 310p

voir aussi :

http://www.republique-des-lettres.fr/10724-emmanuel-carrere.php