Dans la peau d’un « Ulysse » clandestin avec Eric-Emmanuel Schmitt

Il ne fait jamais bon vivre dans un Etat totalitaire, mais moins encore, sans aucun doute, dans un pays en guerre. C’est là ce que nous conte Eric-Emmannuel Schmitt dans son dernier roman. Etre Irakien sous Saddam avait au moins l’avantage, pour ceux qui pouvaient fuir, de se voir accepter, ailleurs, un quelconque statut. Fuir un pays prétendûment « libéré » est une tout autre affaire.

Cette fable si réelle nous plonge au coeur d’un sujet qui nous est tristement familier mais dont la plupart de ceux qui sont, là, confortablement assis au chaud devant l’écran de leurs portables, n’ont au fond,  que de vagues notions.

Changer de vie, fuir, partir, recommencer, quelles qu’en soit les raisons, est déjà un  défi récurrent pour la plupart des êtres humains. Mais l’exil, quand on devient l’étranger n’est plus voyage ; ici, c’est  une obsession que nulle Circé n’est  capable de vaincre : le but est inexorable, Londres ou rien, même si, ailleurs, tout est possible. Agatha Christie* et son univers so British doivent se retourner dans leur tombe.

Embarcation de réfugiés
Embarcation de réfugiés

Certes, les narrations de ces destins tragiques sont évoquées ici et là,  et bien  d’autres récits ont depuis fort longtemps traduit tous les exils, nutriments majeurs d’une littérature qui fait toujours, elle aussi,  l’objet de grands débats.

Le regard de M. Schmitt a le mérite d’apporter à cette réalité terrible,  presque toujours sordide qui jamais ne lui échappe et qu’il ne tente pas d’éluder,  la légereté d’un humour tendre, la douceur de la compassion profonde qu’il semble décidément porter à toute forme d’humanité, dans toute sa diversité et qu’il nous invite non seulement à partager, mais encore à mettre en oeuvre.

* elle fait partie des auteurs interdits sous Saddam Hussein

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Pauvre à crédit ou pauvre tout court : quand les lendemains déchantent

Depuis quarante ans et plus, notre économie aura en grande partie reposé sur le crédit. Les octogénaires d’aujourd’hui ont à ce titre largement bénéficié de ses largesses : ils ont pu, sans douleur, devenir propriétaires de leur logement à une époque où les taux d’intérêt étaient largement rattrapés par ceux de l’inflation. Ceci étant, ils étaient encore rares, dans ces années grasses, à y consentir : on imaginait alors assez mal, au début des années soixante, que l’endettement (le crédit sollicité) pouvait signifier un quelconque enrichissement (la propriété). On avait encore présent à l’esprit cette approche « morale » : vivre selon ses moyens. Pour le moins chez nous. Car déjà, outre-Atlantique, la pratique du crédit se développait. On y vivait déjà au-dessus de ses moyens avec l’argent des autres.

Elle s’étendit peu à peu à tous les « marchés ». Emprunter devint rapidement, en quelques années, une quasi norme pour la plupart des gens contraints par le même « marché », à assouvir sans le moindre délai des besoins, sans cesse sollicités par les « études de marché »,  de produits toujours plus « nouveaux », et sans cesse améliorés, (Nouveau! indiquait la pub), rendus chaque jour plus indispensables par le matraquage constant d’une communication publicitaire de plus en plus élaborée, assez sans doute pour être perçue et reçue par les esprits les plus démunis et les moins structurés comme une véritable « culture ». Celle de la CONSOMMATION.

Il y a peu encore, tout était devenu, chez nous, matière consommable : rien, pas même le « religieux » n’échappe plus aujourd’hui à l’approche mercantile, aux lois immondes de la communication commerciale, à cette prise en otage des individus pas les tous ces sbires du « marché » ,  les « écrans publicitaires » et ceux qui les font,  à très grand prix et très grands bénéfices.

Un cercle vient de s’ouvrir qui pourrait être vertueux s’il ne pouvait, à terme, mener de manière vicieuse au désespoir : le surendettement des uns, le manque de crédit pour d’autres, la pauvreté pour un grand nombre mais, plus lourd encore : la prise de conscience à venir, par les uns et les autres,  de l’inanité d’une certaine forme de « consommation ».

avis de ddécès des 129 morts de la rue, La Croix 19/11/2008
Avis de décès des 129 morts de la rue, La Croix 19/11/2008

Que pourra-t-il rester alors d’un monde (le nôtre) qui ne reposait,  pour la plus grande part,  que sur l’assouvissement immédiat d’un désir « fabriqué » de biens ou services, quand ce désir lui-même sera bloqué non seulement par le manque, bien réel cette fois de moyens, mais encore par un sursaut de conscience invitant à le modérer ? Le prix peut-être de notre difficile liberté , ou peut-être la rançon d’une éducation où, pour emprunter à Emmanuel Lévinas,  les enfants sont « éduqués dans la confusion morale sans distinction du bien et du mal (..), sans savoir reconnaître la misère dans les illusions du bonheur et dans le pauvre bonheur des contents et des repus » ?

Peut-être nous faudra-t-il alors reconsidérer notre notion de pauvreté. Elle est encore bien large face à ce qui s’annonce. Si l’on est considéré comme pauvre en France avec 800 euros par mois, que dire des retraités qui, dans nos campagnes en touchent moins de 500.

La Croix publiait dernièrement, à la demande de diverses associations, la liste des 129 « morts de la rue » de la saison d’été (avril à octobre 2008). Quelle est donc leur histoire, aujourd’hui achevée  ? Celle du Malheur sans doute.  Pour autant, rien n’est jamais certain ni définif. Un homme à terre arrive parfois à se relever : c’est à chacun de nous  de lui tendre la main.

Thérèse (d’Avila), Julia (Kristeva) et Sylvia (psychanalyste) : Analyse humaniste de l’extase mystique

Je quittais la Vie de Sainte Thérèse d’Avila de Marcelle Auclair au moment même où les éditions Fayard livraient, en avril dernier, le volumineux essai-roman de Julia Kristeva Thérèse, mon amour. J’avais peu avant encore contemplé, à Rome, son extase par Le Bernin. Comment résister à cette nouvelle approche ? Las, je crains que l’été entier ne me soit suffisant pour parvenir, dans une compréhension totale, au terme des 700 et quelques pages de ce savant ouvrage que tout dans le propos d’ Antoine Perraud invite à lire. (La Croix, 9 avril 2008). Qu’allais-je, d’ailleurs, imaginer ?

J’avais trouvé admirable, dans ma première lecture, l’attitude des hautes instances religieuses qui avaient à débattre, face aux manifestations somatiques présentées par la religieuse, de son éventuelle possession.

« C’était devenu pour eux une sorte de manie que de lui imposer d’expliquer son âme aux experts de leur choix (…) sans compter tous ceux pour lesquels elle avait été priée d’écrire une confession générale. Tous l’approuvèrent. Le P. Ibanez écrit même : je ne puis faire autrement que de la tenir pour sainte.« 1

Expliquer son âme. La tournure n’est pas anodine, quand on sait par quels tourments physiques les mystiques doivent passer. Par quelles délices aussi, apparemment. Même si les vertiges de la chair sont ici transcendés. Même si, à en croire l’analyse, ils ont bien été ressentis.

La Foi fascine ou interroge ceux qui ne l’ont pas. Mais le mysticisme interroge aussi bien ceux qui la possèdent. Car on peut Croire sans être mystique. Sans stigmates. Sans extase. En toute liberté (intérieure). Ingrid Betancourt, icône de tant de laïcs, vient, très largement, d’en témoigner.

L’imposant travail mené depuis longtemps par de Julia Kristeva ( voir ici.) l’a semble-t-il menée à l’approfondissement, abouti, qu’elle nous propose ici.

« Le temps est venu », confiait-elle à La Croix, « de reconnaître, sans craindre de “faire peur” aux fidèles ni aux agnostiques, que l’histoire du christianisme prépare l’humanisme. Bien sûr, l’humanisme est en rupture avec le christianisme, mais à partir de lui… » C’est sur le terrain de cet humanisme que Julia Kristeva se sent proche du christianisme, notamment quand il s’engage aux côtés de l’homme souffrant : « Le christianisme est la seule religion qui “tutoie” la souffrance, qui l’apprivoise. »*

« La psychanalyse n’explique ni ne juge rien, elle se contente de transformer. » dit encore Mme Kristeva. C’est par là qu’elle révèle son affinité avec le christianisme. Une approche infiniment respectueuse de la complexité de l’humain.*

En fait, il y a un certain temps déjà que prêtres et théologiens s’intéressent de très près à l’approche psychanalytique de la foi et à ses manifestations. Certains ouvrages ont été de ce point de vue retentissants, comme le Kleriker Psychogram eines Ideals, un peu arbitrairement traduit chez nous par Fonctionnaires de Dieu de Eugen Drewermann (1989). Tout récemment encore, les travaux du père Antoine Vergote ont fait l’objet, en 2006, d’une thèse imposante : « l’anthropologie théologique à la lumière de la psychanalyse » de Jean-Baptiste Lecuit

Les chemins de la connaissance sont multiples et variés et toute tentative d’explication trouve sa nécessité dans le besoin de comprendre, mais sans doute aussi de convaincre.

Sans doute faudra-t-il longtemps encore expliquer ce qu’est, après le besoin, la joie de croire et la force d’espérer, car la grâce, n’en est donnée, elle, qu’à certains.

1. Marcelle auclair : Vie de Ste Thérèse d’Avila, Paris, ed. du Seuil ; Livre de Vie, 1960 ; p. 120

* cité dans La Croix

Ségo : Haine recuite ; Ingrid : Amour total

AFP via yahoo actualités
source : AFP via yahoo actualités

Mme Betancourt rayonne d’amour pour tous ceux, dont la France, qui ont aidé à sa libération. Elle nous impressionne tous par sa sincérité, sa dignité, son courage et sa tenue. Par sa disponibilité quand elle n’aspire probablement qu’au repos. Par l’attention qu’elle porte à tous ceux qui sont restés et par son engagement à les sauver. Par cette Foi, qui l’irradie et que comprennent bien ceux qui la partagent.

LEMONDE.FR | 04.07.08
Reuters via yahoo actualités
source : Reuters via yahoo actualités

Au Québec, Mme Royal a perdu une occasion de se taire. La haine hystérique qu’elle voue à son ex-adversaire, Président,  lui a fait perdre tout contrôle. Et toute dignité. On est malheureux pour elle, toujours otage de son propre ressentiment. Son « homologue » * franco-colombienne fut certes sauvée, en dernier ressort, par son ancien challenger le Président Uribe . Mais aussi par tout ce qui a été mené en amont ici, ce qu’elle a elle-même abondamment rappelé, et par l’Espérance, qui ne les a jamais quittés, elle et tous les siens.

Quant à ses ennemis, Mme Betancourt déclarait elle-même le 3 juillet 2008

« J’ai vu le commandant, qui pendant tant d’années a été responsable de nous, et qui en même temps a été si cruel avec nous. Je l’ai vu au sol, les yeux bandés. Ne croyez pas que j’étais joyeuse, j’ai senti de la pitié pour lui, parce qu’il faut respecter la vie des autres, même s’ils sont vos ennemis. » (source : La Croix)

M. Hollande aura eu le mérite de rappeler qu »il y a des causes qui dépassent les clivages, les sensibilités », une distinction dont son ex-compagne n’a, de toute évidence, pas pris la mesure.

* du seul point de vue de leurs candidatures aux élections présidentielles dans leurs pays respectifs

Ces catastrophes que la Terre nous impose comme leçons d’humilité

Heureux les temps plus anciens où les nouvelles du monde ne nous parvenaient qu’avec lenteur, souvent après analyse, presque toujours avec mesure. Mais la mesure, aujourd’hui, est celle d’un monde immédiat et universel où chaque évènement peut-être vécu simultanément par tous ceux qui accèdent à l’information, soit aujourd’hui déjà près d’un milliard d’internautes, et près du quart de la population mondiale dans les trois ans à venir. La moitié de la population française est aujourd’hui connectée.*

La première décade de notre mois de mai offre à elle seule un panel de désastres assez terrifiant : cyclone meurtrier en Birmanie, tornades ravageuses aux Etats-Unis, puis un séisme majeur en Chine, dont les ondes continueront un certain temps à se propager avec autant de ruines et de détresses induites.

La liste ne sera jamais exhaustive de tous les malheurs qui nous assaillent, nous-mêmes et tous nos semblables, contre lesquels nous sommes le plus souvent complètement impuissants et dont la connaissance immédiate et redondante risque davantage, à terme, de nous incliner au repli plus qu’à la compassion à laquelle l’Espérance nous invite et que la Charité nous impose.

Il est probable que de tous temps et en tous lieux, la Terre a produit tout autant de ces éclats que nous avons très longtemps ignorés. Aujourd’hui, il suffit de se connecter à un site spécialisé (voir lien ci-contre) pour suivre pas à pas ces évolutions, qui sont considérables et terrifiantes, et dont les plus catastrophiques sont un tropisme juteux pour les medias, toujours avides de fournir à leurs spectateurs ce sang et ces larmes qu’apparemment ils attendent et qui les fascinent, tant il est vrai que la violence (et sa représentation) sont consubstantielles à notre nature** pour assumer notre combat vital et assouvir nos vanités.

Bien loin hélas de l’humilité que devrait nous imposer la conscience de notre fragilité. Celle de toutes ces vies perdues ou brisées, celles des autres, mais tout aussi fatalement les nôtres dont aucune n’échappe, quelque jour, à un malheur.

* étude Nielsen-MediaRatings pour JournalduNet (2007)

**voir Werner Balzer, La sensorialité et la violence in Revue française de psychanalyse, 70,2006,1

Pauvreté ordinaire : état d’urgence et état de marché

Le monde est ainsi fait que de toute éternité (terrestre), l’humanité a toujours été confrontée aux différences qui la forgent et aux constantes inhérentes à toute vie humaine.

La pauvreté ordinaire, (que je différencie ici de celle que provoquent immanquablement les grands cataclysmes naturels ou politiques), est non seulement une de ces différences, mais plus malheureusement encore une de ces constantes. Tout comme le genre, l’âge, l’état de santé ou la capacité des êtres humains.

La pauvreté est néanmoins un état d’urgence qu’il est impérieux à chacun d’essayer de résoudre, au nom d’une foi, d’un idéal ou de la morale la plus élémentaire, et nombreux sont les individus, organismes et associations qui ici ou là s’y impliquent. Mais elle est aussi un sujet qui interpelle pratiquement en permanence, soit parce qu’on y est confronté soi-même, soit par l’information qu’elle suscite et qu’on en reçoit. Et c’est un sujet qui paradoxalement fait vivre bien du monde. Car avec, sans aucun doute, les meilleures intentions du monde, elle est devenue un véritable marché.

Les raisons de la pauvreté sont multiples et aujourd’hui fort bien identifiées. On sait qu’elles n’ont pas les mêmes origines selon les latitudes, les états et les cultures. Elles n’ont même, parfois (mais de plus en plus rarement), pas le même résultat. Il est difficile en effet de voir le monde à travers d’autres yeux que les nôtres et de le percevoir par une autre conscience. Enfin, on ne le voit incontestablement pas de la même manière à 20, 40 ou 60 ans.

La population mondiale aurait déjà atteint cette année plus de 6,7 milliards d’habitants et, selon l’ONU, la moitié est déjà urbaine. C’est donc bien dans les villes que la misère est le plus criante, la plus voyante aussi. Même si elle est loin d’être négligeable dans nos campagnes, mais j’y reviendrai.Rome, février 2008

Il est bien difficile en effet de marcher dans les rues de nos villes sans avoir à faire face à ces malheureux souvent sans autre apparence que celle du tas qu’ils forment sur un coin de trottoir, enroulés dans de veilles couvertures et encombrés de sacs pleins de ce qui constitue la totalité de leurs biens.

Certains ont définitivement coupé tous les ponts qui pouvaient encore les relier au monde imparfait qui est le nôtre et refusent catégoriquement l’aide, quelle qu’elle soit, qu’on veut leur apporter. La relecture effectuée par le sociologue Laurent Mucchielli sur l’ouvrage déjà ancien (mais toujours actuel) d’Alexandre Vexliard est de ce point de vue extrêmement pertinente. Mais les clochards ne sont pas néanmoins les plus nombreux parmi ceux que touchent la plus extrême pauvreté.

Car on n’est plus pauvre, chez nous aujourd’hui, comme on le fut jadis, c’est-à-dire il y a moins de vingt ans. Pas de téléphones portables, alors et autres liens satellitaires, outils multi-media de communication,* « magiques » certes, mais dont l’usage est devenu si prégnant qu’il grève outrageusement les petits budgets. Le marketing fait son oeuvre et ses ravages chez les plus démunis de formation et de culture.

Ceci étant, le bon sens qui nous était avant si bien partagé a semble-t-il déserté nos rues et surtout nos écoles où se forme très tôt le goût des « nouveautés » qu’il convient à tout prix de posséder. Des enfants déclarés rois et encensés par le Marché sont devenus les décideurs du mode de vie de parents qui n’en peuvent mais.

Il est facile de devenir pauvre si l’on s’entend à vouloir, toujours, dépenser plus sans penser d’abord à dépenser mieux. Et tout aujourd’hui y invite : sollicitations permanentes à engager de nouveaux frais, offres de crédits, de « promotions », d’économies à réaliser, etc…

Il est vrai que certains très petits budgets n’offrent guère d’autre alternative que de subvenir bien chichement aux premiers besoins. Loger, nourrir, entretenir une famille revient dans bien des cas à résoudre la quadrature du cercle, et certaines personnes ou familles sont de ce point de vue admirables.

On constate bien souvent qu’elles sont animées ou guidées par une éducation, une foi, croyance ou espérance, un souci de l’autre, une charité qui les élèvent hors de la contingence à laquelle le quotidien sans arrêt les confrontent. Toutes les enquêtes montrent que les plus modestes sont toujours les plus généreux.

D’autres, plus ou moins exclus d’un système qui leur échappe, subissent comme un véritable esclavage la pression des sirènes mercantiles qui les invitent en permanence à consommer.

Mais il arrive aussi qu’en accueillant des demandeurs d’aide alimentaire à la fois jeunes et illettrés qui cumulent plus de 1000 euros d’aides diverses, présentent une facture de téléphone portable de 500 euros ou davantage et s’avèrent incapables de gérer le moindre budget, on se demande si c’est bien cela, la pauvreté.

* comme on peut le voir sur cette étude de l’Insee, c’est dans ce domaine que les plus populations les plus modestes ont le niveau de consommation le plus élevé.

Catholiques (anonymes) : medias, un nouveau regard ?

« C’est presque une honte aujourd’hui de s’avouer catholique. Cela semble plus difficile que de faire son coming out, ou de dire qu’on a pris des antidépresseurs, ou bien encore que l’on ne fait pas autant l’amour que la moyenne des Français. En tous cas, dans le milieu dans lequel je vis, un catholique est ridicule, grotesque, risible, naïf, coincé. Il porte des slips kangourous et des chemises à manches courtes, sa femme a du poil aux pattes et le front luisant, il vote en secret pour l’extrême droite, il a les idées courtes et les ongles sales, il mijote dans de bons sentiments qui agacent, n’est jamais allé en boîte de nuit et trimballe une tripotée de mioches au nez coulant dans un Renault Espace délabré (…..) C’est pourquoi se revendiquer catholique, avec tout ce que cela véhicule de statique et de dépassé, paraît suicidaire »

Et l’écrire, comme le fait non sans humour Thierry Bizot, producteur télé et scenariste dans son dernier livre Catholique anonyme (p.116) c’est courageux. Mais tellement salutaire !

J’évoquais ici il y a quelques temps Jean-Claude Guillebaud, redevenu chrétien, Julia Kristeva, interpellée par le foi de Thérèse d’Avila ou Régis Rebray que déchirent à la fois le doute et la nécessité de comprendre un ressenti qui n’est pas le sien. Je n’avais pas évoqué « mon » très cher Jean d’Ormesson, presque naturellement cher à tant de Français et pas seulement. Je n’avais pas cité Régine Desforges dont la dernière publication, Deborah , m’appararaît davantage comme un procédé qu’une réelle interrogation.

Autant de figures de la scène publique qui n’ont pourtant vraiment rien de ringard.

Le catholicisme est d’actualité : c’est une bonne nouvelle !

la Bonne Nouvelle n’a rien de ringard. Ni ceux qui, aujourd’hui, continuent ou recommencent à l’annoncer.

« La route » de Cormac McCarthy ou l’insoutenable effort de vivre

Il n’y a de prime abord rien de plaisant dans ce livre étrange, maussade, où les mots s’amenuisent en même temps que l’espoir.

L’espoir ténu qui mène un homme, son enfant et leur caddie vers un ailleurs qui n’est plus nulle part. Car du monde, rien ne subsiste que de rares survivants, des eaux troubles, un air opaque, les structures déchiquetées de constructions irradiées et le goudron fondu de La route.

Cette vision terrible de ce que serait le monde après un de ces cataclysmes banalisés par les fictions, traduit sans doute cette peur, cultivée par les mêmes fictions, de l’éclatement de notre société représentée ici par ce caddie, vestige le plus trivial de notre matérialisme effreiné.

Mais elle peut être aussi celle de la misère extrême que chacun peut atteindre à un moment ou l’autre de sa vie. Quand le monde s’écroule à la suite d’une épreuve, d’une maladie, d’un deuil, d’une perte d’emploi. Ou pire encore, à cause d’une guerre généralisée.

Le monde n’est plus, ici, qu’une allégorie, celle de la misère suprême, tant physique que morale, à laquelle parviennent nombre des héros de Cormac McCarthy. Mais alors que Suttree évoluait dans un monde ordinaire, nos deux routards progressent dans un no man’s land où la vie elle-même n’est plus qu’une survivance, où l’Autre n’est plus défini comme un semblable, mais d’abord comme un ennemi, sachant qu’il existe, peut-être encore, quelques gentils.

Cette route n’est décidément pas plaisante à suivre, et l’on se force un peu à naviguer dans ce néant, attendant au détour des pages un espoir, une lueur qui ne viennent jamais. Les mots se raréfient à mesure que la progression confirme le désastre. Mais l’homme, toujours, reste humain, avec cette urgence de vivre jusqu’au bout. Jusqu’à la mort, qui le prend sans qu’il ait le temps de savoir que l’enfant, lui, sera sauvé.

A l’heure où l’on s’interroge sur l’opportunité pour certains d’abréger des fins de vies difficiles ou insoutenablement douloureuses, il n’est pas anodin de voir ainsi loué l’effort de vivre et d’ assumer jusqu’à son terme la vie donnée, sa grandeur, sa misère et sa nécessité.